Alexis le Trotteur ou la mort du « Cheval du Nord »

, par Instantanés

 

Aujourd’hui considéré comme un personnage du folklore québécois, Alexis Lapointe dit le Trotteur a suscité, de son vivant, autant l’émerveillement que les moqueries. Son statut de légende ne s’est consolidé qu’après sa mort, dont plusieurs ignorent qu’elle a été aussi accidentelle que tragique.

 

Alexis Lapointe voit le jour le 4 juin 1860 à Clermont, dans la région de Charlevoix. Enfant différent et original, il est particulièrement obnubilé par les chevaux auxquels il s’identifie. Son passe-temps favori consiste à fabriquer des chevaux de bois qu’il s’amuse à faire courir. Adolescent, il hennit comme un cheval, se fouette fréquemment pour tonifier ses muscles et parcourt souvent de longues distances pour améliorer ses capacités physiques hors du commun. Sa famille accepte mal ses nombreuses excentricités. Comme il ne reste que très peu de temps sur les bancs d’école, il gagne sa vie, par la suite, comme homme à tout faire et comme constructeur de fours à pain. À 18 ans, il quitte sa famille et se met à sillonner les routes de Charlevoix, du Saguenay et du Lac-Saint-Jean ainsi que de la vallée de la Matapédia en se prenant pour un cheval. Peu à peu, sa légende prend vie.

 

Alexis Lapointe dit « le Trotteur » vers 1920, soit quelques années avant son décès. Photographe inconnu. Collection de la Société historique du Saguenay (P2, S7, P01558-3).

Alexis Lapointe dit « le Trotteur » vers 1920, soit quelques années avant son décès. Photographe inconnu. Collection de la Société historique du Saguenay (P2, S7, P01558-3).

 


Indéniablement doté de qualités athlétiques exceptionnelles, il court régulièrement contre des chevaux, des chiens et même des cochons. Il se mesure également à des automobiles, à des bateaux et à des trains, ce qui étend sa renommée. En vieillissant, Alexis court beaucoup moins et il gagne sa vie en travaillant sur différents chantiers en tant qu’ouvrier. Ses exploits se faisant plus rares, sa notoriété s’affaiblit. Le 12 janvier 1924, alors qu’il travaille sur le chantier de construction du barrage de L’Isle-Maligne à Alma, il meurt happé par le wagon d’un train en mouvement. Plusieurs hypothèses sont alors soulevées pour expliquer les circonstances de sa mort. A-t-il trébuché en essayant de distancer le train ? S’est-il suicidé en raison de ses capacités physiques déclinantes ? Il semble pourtant que son décès ne soit qu’un tragique accident de travail.

 

BAnQ Saguenay possède d’ailleurs l’enquête menée par le coroner Jules Constantin de Roberval. Ce dernier conclut : « […] que le dit Alexis Lapointe, 64 ans, journalier à l’emploi de la Quebec Development Co. est mort tué par un train lui ayant passé sur le corps ; sur un pont traversant le bras sud de la Grande-Décharge le 12 janvier 1924. La mort est due à l’imprudence de la victime et aucun blâme ne peut être attribué à la Quebec Development Co. »

 

 

Verdict de l’enquête du coroner Jules Constantin suite au décès d’Alexis Lapointe, Cour de magistrat pour le district de Roberval, 1924. BAnQ Saguenay (TL346, S26, SS1, dossier 193).

Verdict de l’enquête du coroner Jules Constantin suite au décès d’Alexis Lapointe, Cour de magistrat pour le district de Roberval, 1924. BAnQ Saguenay (TL346, S26, SS1, dossier 193).

 

 

L’ironie du sort veut que sa mort ait été causée par l’engin qui a contribué à sa renommée.

 

Fait intéressant, dans le dossier du coroner, une lettre datée du 9 mai 1951 provenant du Département du Procureur général de la Province de Québec indique que les effets personnels trouvés sur Alexis Lapointe lors de son décès ont été remis à l’abbé Victor Tremblay, fondateur de la Société historique du Saguenay et du Musée saguenéen. Les objets en question sont une montre avec sa chaîne en or ainsi que des pièces de monnaie totalisant 2,50 $ en argent. La lettre précise qu’ « […] ils figureraient comme des pièces intéressantes et contribueraient à rappeler le souvenir de ce disparu qui fut un personnage de type régional et vraiment unique ». Ainsi, le mythe du Trotteur avait déjà pris vie. Par ailleurs, le Musée saguenéen, maintenant connu sous le nom de Musée de La Pulperie, détient encore ces objets.

 

 

Lettre du Département du Procureur général de la Province de Québec autorisant l’abbé Victor Tremblay à prendre possession des objets ayant appartenu à Alexis le Trotteur. Cour de magistrat pour le district de Roberval, 1924. BAnQ Saguenay (TL346, S26, SS1, dossier 193).

Lettre du Département du Procureur général de la Province de Québec autorisant l’abbé Victor Tremblay à prendre possession des objets ayant appartenu à Alexis le Trotteur. Cour de magistrat pour le district de Roberval, 1924. BAnQ Saguenay (TL346, S26, SS1, dossier 193).

 

 

 

 

 

 

Montre avec chaîne et pièces de monnaie retrouvées sur le corps d’Alexis Lapointe dit le Trotteur lors de son décès le 12 janvier 1924 et remises à l’abbé Victor Tremblay en 1951. Ces objets sont maintenant conservés au Musée de La Pulperie de Saguenay

Montre avec chaîne et pièces de monnaie retrouvées sur le corps d’Alexis Lapointe dit le Trotteur lors de son décès le 12 janvier 1924 et remises à l’abbé Victor Tremblay en 1951. Ces objets sont maintenant conservés au Musée de La Pulperie de Saguenay.

 

 

Myriam Gilbert, archiviste-coordonatrice – BAnQ Saguenay

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