Charles « Chubby » Gavan Power, un véritable cursus honorum québécois

, par Samuel Venière

Par Samuel Venière
Historien
©Musée naval de Québec 2016

 

Le parcours de Charles « Chubby » Gavan Power est un véritable cursus honorum[1] québécois, parfaitement symbolique du passé militaire, politique et… sportif de Québec ! De joueur de hockey professionnel à soldat, Power jouera un rôle de première ligne pendant les deux grandes Guerres qui secouent le 20e siècle : la Première sur le front européen comme militaire, la Seconde sur le front intérieur comme politicien. Son implication pendant ce dernier conflit permettra au Canada de se hisser au rang des plus imposantes forces militaires mondiales.

Une carrière prometteuse interrompue

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« Chubby », à l’âge de 16 ans. Étudiant au Collège Loyola

Charles Gavan Power naît le 18 janvier 1888, à Sillery, dans une famille d’origine irlandaise intimement liée au pouvoir. Son père, William Power, est député. Son fils le sera aussi, plus tard, ainsi que son petit-fils, Lawrence Cannon, actuellement ambassadeur du Canada à Paris.

« Chubby », comme il est affectueusement surnommé, montre un certain talent pour les sports alors qu’il étudie le droit. En 1906, il rejoint l’équipe de hockey ancêtre des Nordiques, les Bulldogs de Québec, de la Eastern Canadian Amateur Hockey Association (ECAHA). Il se révèle être un excellent compteur, marquant quatre buts dans une partie en 1908 et cinq dans une autre en 1909[2]. Lors de ces deux saisons seulement, il cumule la somme impressionnante de 44 buts en 23 parties[3]. Ses frères, Joe et James « Rocket », jouent également au hockey. Ce dernier est d’ailleurs le premier anglophone à jouer pour les Canadiens (et donc le premier Rocket du club), ce qui crée une certaine controverse, dans les journaux d’époque :

13 février 1911 : Commentaire du « Bulletin » sur l’embauche d’un irlandais par le Canadien

13 février 1911 : Commentaire du « Bulletin » sur l’embauche d’un irlandais par le Canadien

 

Étudiant au Collège Loyola (Concordia) à Montréal, Charles poursuit ses études à l’Université Laval, quand la guerre vient bousculer ses plans. Il s’enrôle et n’est d’ailleurs pas le seul Bulldog à être envoyé au front. De ceux-là beaucoup seront décorés, dont Sir David Watson, Albert Edward Swift, Charles « Chubby » Power et C.F. Constantine, le seul du club ayant perdu la vie au combat étant George Leonard (1886-1917), autrefois le coéquipier de « Chubby ». Charles est sévèrement blessé à la bataille de la Somme et sera décoré de la Croix Militaire[4]. Il revient ensuite au Canada pour mieux lancer dans une autre bataille : la course à la politique.

L’homme du peuple

Décoré pour son héroïsme, Power revient de la guerre avec des ambitions politiques. En 1917, il est élu député libéral fédéral de la circonscription de Québec-Sud, l’ancien poste de son père, une élection qu’il remportera à dix reprises, de 1917 à 1955. Son style et sa proximité avec les classes ouvrières le rendent vite très populaire. Dans un épisode anecdotique, le premier ministre Mackenzie King lui reprochera de trop fréquenter les tavernes, un comportement qu’il n’approuvait pas. Dans une lettre à King, Power rétorqua : « Listen, if you want my resignation, I’ll write it. But I won’t give up the taverns and I bet I’ll win my seat in the next election, and you won’t win yours. »[5] Ce qui est exactement ce qui se produisit.

Power devient tout de même membre du cabinet du Premier Ministre William Lyon Mackenzie King et se retrouvera à la tête de nombreux ministères : ministre des pensions et de la santé nationale (1935-1939), ministres des Postes (1939-1940), puis ministre associé de l’Air au ministère de la Défense nationale (1940-1944). C’est lors de ce dernier mandat qu’il mènera sa plus importante lutte[6]. 

Charles Gavan Power (gauche), en compagnie de Sir Winston Churchill (centre) et William Lyon Mackenzie King (droite). Source : Bibliothèque et Archives Canada.

Charles Gavan Power (gauche), en compagnie de Sir Winston Churchill (centre) et William Lyon Mackenzie King (droite). Source : Bibliothèque et Archives Canada.

« Je suis un des rares qui l’a connu, M. Power. C’était quand j’étais jeune avocat », souligne le juge Ross Goodwin, retraité de la Cour supérieure. Il faut dire que « Chubby » Power est décédé depuis un moment, depuis 1968 alors qu’il siégeait toujours comme sénateur. « C’était un joyeux personnage », raconte le magistrat. « Il aimait son petit verre de scotch ! » C’est ce qui l’aurait rapproché de Winston Churchill, le premier ministre britannique de passage dans notre patelin durant les Conférences de Québec 1943-1944) – Extrait du Soleil, 6 juin 2014

L’Architecte des Forces de l’Air canadiennes

Charles Gavan Power est particulièrement connu pour avoir insufflé une vitalité nouvelle au développement des Forces aériennes canadiennes, contribuant à affranchir le Canada de la Grande-Bretagne dans les airs. La Royal Canadian Air Force jouera par ailleurs un rôle crucial dans la chasse aux sous-marins pendant la Deuxième Guerre mondiale lors de la bataille du Saint-Laurent en 1942. 

Power tenait à ce que les escadres canadiennes soient dirigées par des Canadiens, et non des Britanniques. Allant à l’encontre des dirigeants de la Royal Air Force et des plus royalistes des membres de l’ « establishment » militaire, il s’attacha à canadianiser au maximum les forces de l’air canadiennes. Il favorisa notamment l’intégration de Canadiens-Français dans des escadrons de l’air francophones, comme cela se faisait dans l’armée au sein du Royal 22e Régiment, des Fusiliers Mont-Royal, du Régiment de Maisonneuve ou du Régiment de la Chaudière. Cette volonté s’exprima notamment dans la création d’une escadrille canadienne-française reconnue qui vit le jour en juin 1942 à Dishfort, sous le nom d’Escadrille Alouette, et dont la devise sur l’écusson officiel était justement, en français, le célèbre refrain « Je te plumerai »[7].

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Écusson de l’Escadrille 425 Alouette.

À la fin de la guerre, les pilotes canadiens s’étaient illustrés dans presque tous les théâtres de la guerre et étaient reconnus parmi les meilleurs des Alliés[8]. La RCAF comptait alors plus de 200 000 membres et formait la 4e force de l’air la plus nombreuse des Alliés[9].

En juin 1941 s’amorce la première campagne de l’Emprunt de la Victoire au Canada, dont le symbole est le Flambeau de la Victoire, une sculpture de cinq pieds et demi de haut, recouverte de feuille d’or. Les fonds, destinés à la Grande-Bretagne, sont gonflés par les employés des différentes avionneries du Canada, stimulés à faire leur effort de guerre. Le Flambeau est, d’ailleurs, toujours accompagné d’un représentant des forces de l’Air.

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Le Flambeau de la Victoire, accompagné d’au moins un représentant des Forces de l’air (à droite) reconnaissable par ses écussons. Source : McMaster University

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Extrait du journal La Patrie

Le Flambeau de la victoire fut remis à Winston Churchill le jour du Dominion Day, soit le 1er juillet 1941, avec une somme totalisant 836,820,250 dollars[10] – un montant excédant de plus de 200 millions l’objectif initial de la campagne – lors d’une cérémonie à laquelle M. Power est présent, accompagné d’une délégation canadienne et anglaise officielle.

Power assure également une présence remarquée lors des grandes Conférences de Québec de 1943 (Code QUADRANT) et 1944 (Code OCTOGON), pendant lesquelles se rencontrent les « Big Three », c’est-à-dire les trois grands personnages politiques de l’heure, Mackenzie King, Franklin D. Roosevelt et Winston Churchill. C’est pendant la première de ces Conférences que sera confirmée la décision du débarquement de Normandie, qui aura lieu le 6 juin 1944. Rien de moins. Québec est alors au centre de l’attention médiatique planétaire.

Personnage de valeur politique et militaire incontournable, « Chubby » Power est de toutes les réceptions officielles, accueillant aussi le Général Charles de Gaulle lors de la visite de ce dernier à Québec en 1944. Direct et émotif, il s’opposera à la conscription pour le service outremer promulgué par Mackenzie King, et remettra, par conséquent, sa démission au premier ministre la même année, en 1944[11].

La fin du parcours

Suite à sa démission, M. Power restera député indépendant jusqu’en 1955, moment où il est nommé sénateur. En 1948, il se présente aux élections comme chef du Parti Libéral et, ultimement, Premier Ministre du Canada, mais il est vaincu par Louis St-Laurent et arrive plutôt au 3e rang. Membre des plus influents du parlementarisme canadien, il demeurera proche des gens de pouvoir jusqu’à la fin de sa vie en 1968.

Il demeure aujourd’hui l’architecte majeur de l’affranchissement des Forces de l’Air canadiennes, en plus d’avoir favorisé considérablement l’intégration des Canadiens-Français dans la création d’unités militaires francophones, apportant une pierre supplémentaire à l’édifice de l’histoire militaire du Québec. Son livre, A party politician : the memoirs of Chubby Power, publié en 1966, demeure un des meilleurs exemples d’écrits de ce genre de nos jours[12]. Orateur inspirant et articulé, sa proximité avec les gens ouvrit la porte à des échanges plus fluides entre la population et les membres des Forces canadiennes. Son implication dans toutes les sphères de l’effort canadien tissa des liens historiques et politiques tangibles entre le département de la Défense nationale du Canada et les plus hauts dirigeants du Royaume-Uni et de la France, consolidant les rapports entre les pays alliés à un moment si critique de l’Histoire. Son œuvre fut honorée en 2014 lors du dévoilement d’une plaque commémorative exposée au Cercle de la Garnison de Québec[13].

 

« La plaque commémorative honorant Charles Gavan Power, joueur de hockey de Québec devenu militaire, puis politicien, dévoilée jeudi par le ministre Steven Blaney, sera accrochée au Cercle de la Garnison de Québec. » Source : Le Soleil
Photographie de groupe lors de la première Conférence de Québec (1943) ou la deuxième Conférence de Québec (1944). Charles Gavan Power est le quatrième depuis la gauche. Les Premiers Ministres Mackenzie King et Churchill sont au centre. Source : BAnQ, P428,S3,SS1,D16,P48  .
British Prime Minister Winston Churchill visits BCATP training at Uplands, Ont., accompanied by Air Minister C.G. Power (left) and W/C W.R. MacBrian (right), in December 1941. Source : RCAF, “The Aerodrome of Democracy” (1940-1945).
“MR CHURCHILL MEETS ANGLO-CANDIAN WAR CABINETS IN QUEBEC. 3 AUGUST 1943, HOTEL FRONTENAC”. On peut apercevoir M. Charles Gavan Power, à droite de l’image.  Source : Imperial War Museum

[1] La « carrière des honneurs », en latin. Expression d’origine romaine reflétant l’ascension professionnelle par l’obtention d’emplois menant à la carrière politique.

[2] Chubby Power honoré par le gouvernement du Canada, Quebec Bulldogs, Le Quebec Hockey Club (1878-1920) : le premier club de hockey civil au monde. [En ligne], consulté le 6 octobre 2016.

[3] Ibid.

[4] The Government of Canada commemorates Charles Gavan Power as a National historic person, Parc Canada [En ligne], consulté le 6 octobre 2016.

[5] Chubby Power, Everything, [En ligne], consulté le 6 octobre 2016.

[6] Encyclopédie canadienne, Power, Charles Gavan, [En ligne], consulté le 6 octobre 2016.

[7] Pierre Vennat, Chubby Power et la naissance de l’Escadrille 425 Alouettes, Le Québec et les guerres mondiales, [En ligne], consulté le 6 octobre 2016.

[8] Op. Cit, Everything.

[9] Op. Cit. Parc Canada.

[10] Judy Perrun, The Patriotic Consensus : Unity, Morale, and the Second World War in Winnipeg [En ligne], consulté le 7 octobre 2016.

[11] Op. Cit., Encyclopédie canadienne.

[12] Op. Cit., Encyclopédie canadienne.

[13] « Chubby » Power honoré par le Gouvernement du Canada, Le Soleil, article du 6 juin 2014. [En ligne]

Voir en ligne : http://www.lequebecetlesguerres.org...