Dieu est de notre bord !

, par Pierre Vennat

Par Pierre Vennat
Texte inédit


Le 8 janvier 1941, geste sans précédent dans l’histoire du Québec. Toutes les paroisses de la province se sont unies dans les mêmes prières pour appuyer les soldats canadiens, qui « luttaient pour sauver la civilisation et la chrétienté ». Pour comprendre l’importance de ce geste, il faut se souvenir qu’à cette époque, la population canadienne-française, majoritaire dans la province, était catholique à pratiquement 99 %.
 
« Comprenant qu’il faut sauver la civilisation et la chrétienté, un peuple entier se mettra à genoux pour demander à la Providence la victoire de nos armées, de ces soldats qui sont nos frères », affirmait un communiqué officiel de la hiérarchie catholique.
 
« Il nous faut la victoire sur la haine, les entreprises odieuses de la force sur le droit. Pour la mériter, il faut agir, mettre en jeu toutes nos ressources matérielles et tout ce qui nous est cher. Mais il faut mettre aussi en jeu nos forces spirituelles.
 
« Dans les écoles, dans les hôpitaux, dans les familles, on récitera des prières privées ; mais l’Église sait que Dieu veut les peuples entiers agenouillés dans des supplications publiques.
 
« À cause de l’importance énorme que prendra la Journée nationale de prières demandées par les autorités civiles, Nos seigneurs les Archevêques et Évêques de la province de Québec ont accordé une indulgence de cinquante jours à la récitation par chacun de la « Prière pour la victoire et pour la paix » que prononcera le très honorable Ernest Lapointe, ministre de la Justice, devant l’autel de l’église Notre-Dame, lors de la messe votive.  »
 
Voici le texte officiel de cette prière :
 
« Dieu tout puissant et miséricordieux, daignez jeter un regard de bonté sur votre peuple, prosterné devant vous pour implorer votre clémence et demander votre secours.
 
« Nous déplorons en présence de votre divine Majesté, toutes les fautes commises contre vos saintes lois. Nous vous en conjurons, Seigneur, vous qui manifestez votre toute-puissance en pardonnant, oubliez les crimes des nations chrétiennes et inspirez aux individus et aux peuples l’observance de vos commandements, la pratique de votre Évangile.
 
« Nous vous en supplions humblement, ô Dieu de bonté, ayez pitié de nous et donnez-nous la victoire. Donnez surtout à l’humanité la victoire du droit sur la violence, la victoire de la justice sur l’iniquité, la victoire de la charité sur l’égoïsme, la victoire de vos droits divins sur les usurpations sacrilèges.
 
« Ô Marie, secours des chrétiens et reine de la paix, vous qui tant de fois avez accordé à notre pays votre protection maternelle, portez notre supplication jusqu’au trône de votre divin fils.
 
« Saint Joseph, patron du Canada, glorieux Martyrs canadiens, intercédez pour nous auprès de Dieu. Obtenez de sa miséricorde qu’il daigne soulager la misère du peuple, qu’il ait pour agréables ses sacrifices et prières, et qu’il lui donne enfin avec la paix du Christ dans la justice et dans la charité, le bonheur et la prospérité. Ainsi soit-il. »
 
La prière fut récitée dans toutes les églises du Québec.
 
Le communiqué ajoutait : « Il est dit dans la splendide messe « En temps de guerre » de ce jour-là : Ô Dieu, qui domptez les guerres et par votre puissance protectrice abattez les agresseurs de ceux qui espèrent en vous, secourez vos serviteurs qui implorent votre miséricorde ; afin qu’après avoir écrasé la férocité de nos ennemis, nous nous trouvions dans une action de grâces continuelle.
 
« Tel est le sens de la Journée nationale de prière, désignée par proclamation de Sir Eugène Fiset, lieutenant-gouverneur et à laquelle l’épiscopat canadien-français apporte son concours unanime. »
 
Il s’agissait d’un événement sans précédent dans l’histoire du Québec, qui fut diffusé dans le monde entier. Le réseau transcontinental de Radio-Canada et des postes indépendants du Canada et des États-Unis retransmirent des parties de la cérémonie aussi bien de l’intérieur que de l’extérieur de l’église Notre-Dame de Montréal. La British Broadcasting Corporation (BBC) capta l’émission et la diffusa en Europe et dans tous les pays de l’Empire britaninque. Un poste américain fit parvenir par ondes courtes jusqu’en Amérique du Sud le sermon du cardinal Jean-Marie Rodrigue Villeneuve (1883-1947), archevêque de Québec, et la prière pour la victoire, récitée par le ministre de la Justice du canada, Ernest Lapointe (1876-1941).
 
Jean-Marie-Rodrigue Villeneuve photographié en 1935.
© Auteur : inconnu.
 
Le maire de Montréal, Adhémar Raynault (1891-1984), et le commandant du district de Montréal, le brigadier général Eugène de Bellefeuille Panet, étaient d’ailleurs allés accueillir, au nom de l’armée et des autorités civiles, le cardinal Villeneuve à son arrivée à Montréal, en provenance de Québec.
 
Adhémar Raynault, 36e maire de Montréal photographié en 1940.
© Ville de Montréal. Gestion des documents et archives.
Auteur : Inconnu.
Référence : Ville de Montréal. Gestion des documents et archives. Numéro original de la pièce : Z-977-3..
C’est d’abord le major général sir Eugène Fiset (1874-1951), lieutenant-gouverneur de la province, qui eut l’idée de cette curieuse alliance de l’Église catholique et des autorités civiles et militaires dans le but de demander à Dieu d’appuyer nos troupes dans un conflit armé, les hordes de Hitler et Musssolini étant représentées comme l’Antéchrist, conjointement avec le cardinal Villeneuve, le premier ministre québécois Adélard Godbout (1892-1956), certains de ses ministres et d’autres évêques.
 
La cérémonie eut un grand retentissement. D’autant que le cardinal Villeneuve lui-même, archevêque de Québec et prélat de l’Église canadienne, déclara, en pleine sanctuaire de l’Église Notre-Dame, lors de la messe votive « pour la paix et la victoire » que « c’est la victoire que nous voulons sous peine de voir périr la civilisation et la chrétienté ».
 
Dans son homélie, le cardinal Villeneuve déclara notamment :
 
« Pourquoi prions-nous ? En face des malheurs présents qui affligent le monde et dont les contrecoups peuvent exercer sur votre vie religieuse, sociale et nationale une puissance désastreuse, que tous purifient leur cœur, lèvent les bras au ciel, et par la force de leurs prières, calment le courroux divin et attirent vers la terre les flots de la céleste miséricorde.
 
« Arrêtons-nous, mes frères. Toutes les divines Écritures sont pleines de récits ou établissent que les grandes ressources des peuples croyants pour arrêter les calamités et les guerres et les guerres sont toujours la prière publique, la pénitence et la confiance en la Providence divine. Et toute l’histoire de la chrétienté enseigne de même, depuis le triomphe du Labarum, depuis Attila arrêté par le pape Léon le Grand, depuis Lutèce sauvée par Sainte Geneviève, depuis Lepante et depuis Sobieski et, pour nous-mêmes, depuis Dollard des Ormeaux et Notre-Dame-des-Victoires.
 
« Nous sommes réunis afin de proclamer solennellement notre foi en ce Dieu des armes et de victoire qui est notre Dieu. Et pour lui offrir les mérites propitiatoires de l’auguste Victime et les accents de notre humilité, de notre supplication, de notre confiance.
 
« Ah, certes, nous ne sommes pas pour la guerre ! Mais pouvons-nous sans émoi laisser périr la civilisation chrétienne ; pouvons-nous regarder indifférents le règne de la barbarie reparaître dans le monde ; mais pouvons-nous voir s’abattre et périr tant de peules que nous aimons et auxquels nous attachent des liens de toute espèce ; pouvons-nous sans terreur observer avec quelle rage une puissance effrénée s’attaquer à la métropole britannique, menaçant de sa haine et de ses coups la grande famille des nations soumises à notre commun Souverain ; pouvons-nous dénombrer ces bataillons qui sillonnent le ciel, toutes ces ailes d’acier de nos ennemis jetant sur les villes leurs foudres et tuant les plus innocentes victimes ; pouvons-nous voir les horizons s’embraser et les océans se rougir sous leurs feux meurtriers, les flottes qui ravitaillent les continents sombrer à nos bords, sans nous dresser d’un commun accord pour opposer la force à la force, la défense à l’attaque, la justice à l’iniquité, la victoire en un mot à des marches conquérantes aussi néfastes, et qu’il faut arrêter et refouler à tout prix, sous peine de voir périr la civilisation et la chrétienté.
 
« Voilà pourquoi nous voulons la victoire. Et parce qu’en ce jour, descendants de la vieille France, fille aînée de l’Église, nous prions ; parce que nous avons prié déjà, à l’appel de nos Évêques et de nos chefs publics, et que plusieurs ont jeûné et regretté leurs péchés ; parce que nous avons prié à l’exemple de nos Souverains, et selon l’invitation faite à tout l’Empire ; parce que chez les peuples opprimés, tant de prières et de larmes se répandent dans le secret des cœurs et sous les voutes des temples ; parce que nos ennemis croient pouvoir braver la puissance divine qu’ils défient ou qu’ils blasphèment tandis que nous, si nous sommes coupables, au moins nous prions ; parce que malgré nos fautes et nos erreurs, et malgré les fautes et les erreurs de nos alliés, un souffle de régénération chrétienne commence à se lever sur nous et sur eux, oui, nous avons lieu de demander avec confiance et d’attendre avec espoir la victoire de Dieu qui de sa puissance repousse toujours avec sagesse les ennemis de ceux qui espèrent en lui, nous souvenant toutefois, comme le rappelait Lord Halifax dans un message public, que notre prière doit avant tout demander à Dieu de connaître sa volonté, laissant ensuite nos vies avec confiance entre ses mains.
 
«  Certes, nous demandons la victoire d’abord de nos armées. Le Canada est notre patrie, le patriotisme chrétien rempli d’amour, impose les plus sublimes et héroïques devoirs envers la patrie. Et là-bas, des soldats, nos frères, héritiers des faits d’armes du 22e à Vimy, du 22e dont les glorieux drapeaux se balancent sous cette voûte sacrée, sont au front et s’apprêtent à verser demain leur sang pour défendre nos vies. Et dans cette enceinte, et aux portes de ce temple vénéré, ce sont les fils de notre race qui aujourd’hui notre prière et combattront demain nos ennemis, en valeureux soldats.
 
« Nous demandons la victoire de nos armes, car les peuples écrasés, au milieu de leurs deuils sanglants et des ruines fumantes de leurs cités, attendent notre victoire pour respirer et revivre : l’Autriche, la Tchécoslovaquie, la Pologne, le Danemark et la Norvège, la Belgique, les Pays-Bas, la Roumanie, et dirai-je aussi, l’Italie, la véritable Italie, mais la France surtout. La France, toujours aimée et dont nous continuons d’admirer le patriotisme, le courage indéfectible, renversé mais non, jamais vaincu. Nous vénérons l’auguste et noble vieillard qui tient en ce moment d’une main prudente, mais sans vaciller, les destinées de la nation qui fut celle de nos pères et pour laquelle nos cœurs battent toujours.
 
« Nous admirons ceux de ses fils que le sort des armes a rejetés sur le sol britannique, ils entendent relever leur vaillante épée.
 
« Nous admirons non moins le peuple de la fière Albion, si fort et courageux, si tenace et si irréductible, qui donne à l’univers la plus grande leçon de résistance patriotique qu’ait connue l’histoire.
 
« Et nous remercions la grande République voisine de s’associer avec magnificence et dans un geste intrépide, à notre défense de la liberté humaine. Avec gratitude, nous saluons son valeureux Président.
 
« Bien plus notre Requiem Aeternam et notre pensée émue vont aux soldats tombés sur tous les champs de bataille et nous recommandons leurs âmes au Seigneur.
 
« Mais pour citer les paroles de Sa Majesté George VI, si nous demandons la victoire, c’est pour frayer notre chemin vers la justice et vers la paix. Vers une paix juste et durable, selon les vœux réitérés de sa Sainteté le Pape Pie XII vers la paix avec les autres nations, sans haine ni méfiance pour aucune, vers la paix dans une société équitable et ordonnée, où l’égoïsme cédera sa place au culte du droit et à la victoire de l’humanité vers la paix entre les classes par de nécessaires réajustements économiques. Vers la paix où ce n’est pas le nombre mais le bien même de la communauté et le respect des minorités qui détermineront les gouvernants. Vers la paix où en ce Canada, notre loyauté britannique ne risquera point de servir à l’effondrement de notre vie française.
 
« Et bien volontiers, avec les chefs religieux de l’Angleterre qui reconnaissent que les maux actuels du monde proviennent d’abord de l’inobservance des lois divines, souscrivons-nous à ce programme de paix entre les nations et à l’intérieur des pays : employer les ressources de la terre comme des dons de Dieu au service de la race humaine toute entière ; répartir plus équitablement les richesses et corriger l’extrême inégalité des classes ; restaurer le sentiment de la valeur morale du travail et des intentions divines qui y sont attachées ; conséquemment rendre l’instruction accessible aux fils de toutes les familles, dès lors qu’on leur inculquera en même temps une éducation chrétienne, la conscience des obligations de l’individu à l’égard du bien commun.
 
« Nous avons confiance, nous aussi, que ces principes seront acceptés par les gouvernants et les hommes d’État dans tout le Commonwealth des nations britanniques et reçus comme une base solide sur laquelle une paix durable pourra s’édifier.
 
« Vous le voyez, mes frères, c’est une victoire pour nos armes, mais aussi une victoire peut-être sur les idées, qui nous est nécessaire ; victoire sur le désordre social qui agite présentement même les démocraties, sur les ambitions effrénées des uns, sur la concentration outrancière des richesses, sur la mécanisation de l’ouvrier, sur le mépris des dictées fondamentales de la nature, des droits de la personne, des règles de la conscience, des lois sacrées du mariage, des sublimes devoirs de la famille, de tous les préceptes divins ; c’est bien cette victoire à obtenir qui nous agenouille en ce moment ! »
 
Par ailleurs, parlant par la suite en anglais, le cardinal Villeneuve ajouta notamment :
 
« Nous sommes engagés dans un conflit gigantesque d’une importance vitale pour nous, car son issue décidera des destinées humaines.
 
« Les pouvoirs déchaînés de l’ennemi font une lutte sans pitié et sans répit au Christianisme et à Dieu Lui-même. Que tous ceux qui croient en Dieu s’unissent donc et se préparent à faire de lourds sacrifices pour éloigner de l’humanité l’immense danger qui nous menace tous.
 
« Imitons la valeur et l’endurance du peuple anglais, qui se comporte aujourd’hui comme un peuple de héros, digne de l’admiration du monde entier ; et par là invite de façon si convaincante l’aide de nos voisins du Sud.
 
« Prions aussi pour notre Roi et notre Reine, qui donnent un magnifique exemple de courage à leurs sujets, dont ils partagent si noblement les dangers.
 
« Enfin, prions le Dieu de sagesse et de justice qu’il aide et guide nos gouvernants en cette heure grave.
 
« Alors, enfin, notre victoire apportera la paix à ce monde déchiré par la guerre, la paix entre nations et dans les nations, la paix dans les familles et dans les cœurs, la paix juste et durable pour laquelle nous prions avec confiance ».

Voir en ligne : http://www.lequebecetlesguerres.org...