Jouons à cache-cache avec les Allemands !

, par Instantanés

Le major Olivar Asselin, au front français depuis des semaines, décrit à son ami et collègue journaliste, Jules Fournier, le portrait qui s’offre à lui dans les tranchées. Au printemps de 1917, la guerre semble s’éterniser : les hommes passent des semaines dans les tranchées sans voir leur ennemi et tirent vers le camp adverse sans penser faire un véritable gain tactique.

 

« J’ai déjà fait avec le 22e (auquel je suis attaché pour trois mois à fin d’instruction) j’ai déjà fait deux tours de tranchées, qui ont duré l’un quatre jours et l’autre six. Durant ces dix jours, j’ai vu peu d’Anglais, presque pas de Français, et pas un seul Allemand. Les Français sont comme les Hébreux sur le fameux tableau : ils sont passés. On dit qu’il y a à droite et à gauche de notre corps d’armée beaucoup d’Anglais ; mais vivant de part et d’autre comme des taupes, nous ne nous voyons jamais. Le terrain tout autour de nous est hérissé de canons : du moins il doit y en avoir et des masses, car à toute heure du jour on ne peut faire un pas sans qu’ils fassent trembler le sol autour de nous. Mais comme nous circulons par les tranchées, que les canons doivent forcément tirer de plus haut, qu’ils installent la nuit et qu’il serait malsain de monter les interviewer, il peut s’écrouler des semaines sans qu’on en voit un seul. De fait, je n’en ai pas vu un seul. Quant aux Allemands, ceux de nos hommes qui passent des journées entières à trente mètres d’eux, les yeux rivés à un périscope, voient parfois le sommet d’un casque à pointe sautiller comme un rat sur la crête de leur parapet, mais la chose est rare ; on se fusille, on se bombarde, sans se voir ; les patrouilles qui se rencontrent la nuit se lancent des grenades à tâtons, sur leurs ombres respectives. Ou plutôt oui, l’on se voit. Chaque commandant de peloton, chaque sergent de section, sait exactement ce qu’il y a devant lui ; où l’ennemi veille et où il dort ; où sont les cuisines, ses bureaux, ses dépôts d’armes et de matériaux. Mais tout le monde voit par le même organe, qui est l’avion. L’observateur d’aviation ne redescend jamais de l’air sans apporter avec lui des photographies où l’œil exercé de l’officier-chef de bataillon, chef de compagnie, simple lieutenant (celui-ci généralement moins expérimenté), — sait discerner, par la distribution des ombres et de la lumière, les tranchées, les bouches de tunnels, l’entrée des gourbis et le reste. Le supérieur transcrit pour l’inférieur le secteur au bout du secteur qui l’intéresse, de manière que chacun, en lançant une grenade à telle ou telle heure déterminée, peut dire à peu près s’il attrapera la sentinelle, le capitaine, l’ordonnance ou le cuisinier. Oh attrapera est peut-être une exagération. Il est en effet bien rare que l’ennemi — que ce soit lui ou nous — ne rentre sous terre au premier indice de danger, vous ne sauriez croire combien il faut de plomb, d’acier, de cuivre, de gaz, pour tuer un homme qui ne veut pas se laisser faire, c’est fabuleux ! […] Il y a un caporal (du nom de CeBlois) qui ne sera jamais autre chose, car il ne sait ni lire ni écrire. Il a déjà deux décorations. L’autre jour, au cours d’un engagement qui avait lieu sur notre gauche, qui ne nous regardait pas, il est allé de lui-même, sans ordres, chercher dans le gaz et sous les balles, sur Terrain du Mort (No Man’s Land) douze soldats et un officier blessés. Il a attrapé une balle à son casque d’acier et une autre à l’épaule. Le lendemain, il s’avançait par un clair de lune, jusqu’au barbelé allemand, pour jeter des grenades à l’ennemi en les traitant d’Enfants de Chienne. »

 

 

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Caricature. More Fragments from France n 2 .1916. BAnQ Vieux-Montréal (CLG72). Auteur : Bruce Bairnsfather.

 

Caricature. More Fragments from France n 2 .1916. BAnQ Vieux-Montréal (CLG72). Auteur : Bruce Bairnsfather.

 

Pour en savoir plus sur Olivar Asselin et sur la diffusion de sa correspondance de guerre, consultez l’article phare du projet.

 

Florian Daveau, archiviste – BAnQ Vieux-Montréal

Émilie Dufour-Lauzon, agente de bureau – BAnQ Vieux-Montréal

Elena Fracas, archiviste – BAnQ Vieux-Montréal

Catherine Lamarche, stagiaire de l’Université de Montréal.

 

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