L’affaire Delorme 1922 : un procès qui souleva les passions

, par Instantanés

Le 7 janvier 1922, aux petites heures du matin, le corps de Raoul Delorme est découvert au coin des rues Snowdon et Décarie à Montréal. La victime aurait été assassinée dans la maison des Delorme situé au 190, rue Saint-Hubert et le corps transporté dans la voiture Franklin de monsieur l’abbé Adélard Delorme, principal accusé dans cette affaire.

Vous pouvez voir, via nos ressources en ligne, la carte de Montréal P318,S8,P16 pour l’année 1926, également le plan d’assurance incendie du quartier pour la même année.


Le plan de la maison Delorme 190 rue St-Hubert, 1922. BAnQ Vieux-Montréal (TP12, S2, SS29, SSS1), fonds Cour des sessions de la paix, dossier 870


Ce fut le début d’un procès qui marqua à jamais les annales judiciaires de Montréal. Très médiatisé, son retentissement dépassa les frontières du pays et le procès est, aujourd’hui encore, utilisé comme outil pédagogique pour les étudiants en droit.

En plus de secouer les fondements de la société en incriminant un homme de l’église dans une société profondément soumise au clergé, l’affaire souleva la passion des foules et tint en haleine l’ensemble de la population durant près de trois ans.

Le procès fut marqué par l’enquête du grand détective Georges Farah-Lajoie, dont l’intégrité et la compétence ne laissèrent personne indifférent. La qualité des preuves recueillies par ce dernier permirent au coroner de porter une accusation de meurtre contre l’abbé Delorme. Les conclusions du détective furent présentées par la suite dans son livre My Version of the Delorme Case, ouvrage qu’il fut par ailleurs incapable de publier au Québec à l’époque. Sa perspicacité de fin limier et son courage lui valurent une grande notoriété, mais auraient aussi précipité son départ des services de police en 1927.


Acte d’accusation d’Adélard Delorme, 1922. BAnQ Vieux-Montréal (TP12, S2, SS29, SSS1), fonds Cour des sessions de la paix, dossier 870


La cause est considérée également comme l’une des premières à admettre l’analyse balistique comme élément de preuve. Le docteur Wilfrid Derome, alors directeur du Laboratoire de recherches médico-légales et dont la réputation n’était plus à faire, fera appel lors du procès à une technique nouvelle, le « roulement de balle », jusque-là inconnue au Canada.

Lors du premier procès, suite à un plaidoyer invoquant la folie et l’aliénation mentale, le jury déclara l’accusé inapte à subir son procès. Ce verdict aida le prêtre à s’en sortir à bon compte. Quelques mois plus tard, au moment où la justice le déclara inapte civilement à administrer la succession de la famille, le docteur Michel-Delphis Brochu de l’hôpital Saint-Michel-Archange à Québec, lieu d’internement du prêtre, renversa la décision de la cour criminelle en le déclarant sain d’esprit. De facto, un deuxième procès s’imposa.

Ni le verdict du deuxième procès (10 jurés contre 2 le déclarèrent coupable) ni celui du troisième (10 jurés contre 2 furent en faveur de l’acquittement) ne purent mettre fin à cette saga. Il a fallu un quatrième procès et une dose de lassitude – cinq minutes à peine de délibération en faveur de l’acquittement – pour venir à bout du procès. Un article publié dans La Presse le 24 juillet 1924, résume assez bien la situation :

« Un procès mémorable, qui vit des incidents mémorables et fournit des discours mémorables ; au cours duquel fut exploité tout ce qu’on peut arracher d’adresse à la stratégie légale, davantage à l’imprévu des événements, de convaincant à la dialectique et d’émouvant à l’éloquence ».


Verdict de la cour du banc du roi, 1922. BAnQ Vieux-Montréal (TP12, S2, SS29, SSS1), fonds Cour des sessions de la paix, dossier 870


Chronologie des évènements :

  • 30 mai 1916 : Alfred Delorme, bourgeois, ayant fait fortune dans l’immobilier, rédige un testament où il lègue une grande partie de son héritage à son fils cadet Raoul. L’abbé Adélard Delorme doit gérer l’héritage de son frère jusqu’à l’âge de la majorité, c’est-à-dire 25 ans.
  • 5 février 1921 : Raoul Delorme, lègue dans son testament fait à Ottawa où il étudiait le commerce, une grande partie de ses biens à son frère l’abbé Delorme.
  • 19 décembre 1921 : l’abbé Delorme contracte une assurance-vie de 25 000$ sur la vie de son frère Raoul.
  • 27 décembre 1921 : l’abbé Delorme achète un Bayard neuf, future arme du crime.
  • La nuit du 6 au 7 janvier 1922 : Raoul Delorme est assassiné, il avait 24 ans.
  • 27 mars 1922 : le coroner met en accusation l’abbé Delorme pour le meurtre de son frère Raoul Delorme
  • 29 juin 1922 : l’accusé est déclaré aliéné lors du verdict du premier procès.
  • 16 novembre 1922 : la Cour supérieure prononce un jugement en interdiction et son beau-frère Adélard Tétrault est nommé curateur.
  • 27 juin 1923 : l’exhumation du corps de Raoul Delorme est ordonnée pour réaliser d’autres expertises. Le crâne de Raoul Delorme est exhibé devant l’assistance et déposé entre les mains des membres du jury.
  • Juin 1923 : la technique de roulement de balle utilisée par le docteur Wilfrid Derome prouve, hors de tout doute, que les balles retrouvées sur le cadavre proviennent bel et bien du Bayard de l’abbé Delorme.
  • Juin 1923 : une autre expertise scientifique montre que l’écriture sur le colis contenant la montre supposément volée lors de l’assassinat et expédiée au chef de police Lorrain, est bien celle de l’accusé.
  • 31 octobre 1924 : l’abbé Delorme est finalement déclaré non coupable lors du quatrième procès.

Testament d’Alfred Delorme, rédigé le 30 mai 1916 chez le notaire Léandre Bélanger. BAnQ Vieux-Montréal (CN601,S5,27)


D’autres documents intéressants comme les témoignages, les décisions, l’enquête de coroner, les dessins montrant les impacts des balles sur la malheureuse victime, les plans de la maison des Delorme située au 190, rue Saint-Hubert, scène du crime, etc. sont disponibles à BAnQ Vieux-Montréal.


Dessin montrant les impacts des balles sur le corps de la victime, 1922. BAnQ Vieux-Montréal (TP12, S2, SS29, SSS1), fonds Cour des sessions de la paix, dossier 870


Cliquer pour visualiser le diaporama.

Pour en savoir plus :

  • Procès criminel Adélard Delorme- BAnQ Vieux-Montréal, TP12, S2, SS29, SSS1. Fonds Cour des sessions de la paix, dossier 870, 1922. Contenants 2003-06-001/108 ; 2003-06-001/87 ; 2003-06-001/110 et 2003-06-001/1033.
  • Testament Alfred Delorme – BAnQ Vieux-Montréal, CN601, S527. Fonds greffe du notaire Me. Léandre Bélanger 30 mai 1916 acte 26763. Contenant 2008-01-001/71.
  • Dossier interdiction de l’abbé Adélard Delorme – BAnQ Vieux-Montréal, TP11, S2, SS12, SSS1. Fonds Cour supérieure de Montréal, Ex parte dossier 685, 1922. 2007-09-001/14.

Autres ressources :


Emilie Dufour-Lauzon et Karim Mansouri, agents de bureau – BAnQ Vieux-Montréal

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