La noyade de John Head d'après Napoléon Caron

, par noreply@blogger.com (Le Flâneur)

Nous avons vu dans un article précédent que John Walker, le fils du gouverneur général du Canada, lord Edmund Walker Head, s'est noyé dans la rivière Saint-Maurice, près des chutes de Grand-Mère, en septembre 1859.
Le rocher de la Grand-Mère au milieu de la chute vers 1900.


Dans son récit intitulé Deux voyages sur le Saint-Maurice, publié en 1889, Napoléon Caron raconte les circonstances de cet accident. Précisons que Caron n'a pas assisté aux événements. Il s'est inspiré de ce qu'en disaient les gens du coin trente ans plus tard. On sent bien en lisant sa description que l'auteur n'appréciait pas Lord Head et cherchait à le ridiculiser. Voici donc un extrait du récit de Napoléon Caron :

« Sir Edmund Head, qui gouverna les provinces unies du Canada depuis 1854 jusqu'en 1860, avait voulu se donner le plaisir délicat d'un voyage sur le Saint-Maurice. Il partit donc de Trois-Rivières en grand équipage et s'avança d'un poste à l'autre au milieu d'une société brillante et de démonstrations extraordinaires. En face de la chute de Shawinigan, dans un endroit qu'on avait défriché tout exprès, il prit un repas qui est demeuré célèbre sur le bord du Saint-Maurice. Il se rendit ensuite à la Grand-Mère, et là il vit les nageurs les plus habiles faire de grande prouesses pour le récréer er récréer aussi les gens de sa suite. Le gouverneur prenait un grand plaisir à ces jeux, et il exprima le désir de voir son propre fils y prendre part. Le jeune homme ne se fit pas prier : il se jeta à la nage et parut de force à lutter avec les plus habiles. Il disparut bientôt sous les flots mais on crut qu'il voulait montrer ses habilité de plongeur. On attend, on regarde ; le jeune homme ne parait pas. Enfin, il est évident qu'un malheur est arrivé. Quelle stupeur ! quelle désolation !
Un sauvage toucha le corps du pauvre noyé avec une perche, et M. Toussaint Bellemare alla le chercher au fond de l'eau et le traîna au rivage.
Si ce jeune homme eut appartenu aux rudes habitants du Saint-Maurice, ils l'eussent roulé sans respect et sans miséricorde, pour lui faire vomis l'eau qu'il avaient bue et peut-être fut-il revenu à la vie. Mais c'était le fils du gouverneur : il fut déposé douillettement sur de molles couvertures de laine et il resta plongé dans la mort, car les larmes de son père ne pouvaient le ressusciter.
Sir Edmund Head s'en retourna, dans un grand deuil, avec la dépouille inanimée de son fils. Les scènes joyeuses ont souvent un funeste lendemain.
Il sembla garder rancune au Canada de ce malheur terrible et il quitta notre pays si hospitalier sans aucune espèce de regret.
De leur côté, les Canadiens-français n'ont gardé de ce gouverneur qu'un souvenir désagréable : ils ont compati à sa douleur de père, mais ils n'ont jamais pardonné au représentant de leur souveraine de leur avoir appliqué le titre infamant de race inférieure. Il y a des écarts de langage que le représentant d'un grand pays comme l'Angleterre ne peut se permettre impunément.
 »
En marge de son récit, Caron a ajouté les précisions suivantes :
« L'accident survint le 24 septembre 1859. Le gouverneur général avait accepté l'invitation du maire de Trois-Rivières, Joseph-Édouard Turcotte. Le jeune homme, John Head, avait 19 ans. »


Merci à André Hamel qui m'a signalé ce passage de Deux voyages sur le Saint-Maurice.

Voir en ligne : http://www.lecarnetduflaneur.com/20...