Les 4 évasions d’Henri Cloutier de Saint-Félicien

, par Instantanés

 

En 1910, Henri Cloutier, fils de Thomas et de Madeleine Girard, est un jeune homme de 24 ans qui vit à Saint-Félicien. Le 1er avril de cette année-là, il achète un cheval à Napoléon Audet dit Lapointe. Il paie avec deux billets blancs. Il promet à Lapointe que Joseph St-Pierre va endosser les billets. Toutefois, il a omis de demander la permission au principal intéressé. Évidemment, St-Pierre n’est pas très heureux et refuse. Henri Cloutier remet donc le cheval et croit l’incident clos, mais ce n’est que le début de ses aventures.

 

Billet de promesse de paiement fait par Henri Cloutier à Napoléon Audet dit Lapointe d’une somme de 120,00$, 1er avril 1910. BAnQ Saguenay (TL157,S1,SS1,P1).

 

 

Deuxième billet de promesse de paiement fait par Henri Cloutier à Napoléon Audet dit Lapointe d’une somme de 100,00$, 1er avril 1910. BAnQ Saguenay (TL157,S1,SS1,P2).

 

 Par la suite, sa mère apprend l’événement et, excédée par les frasques de son fils, décide, sur les conseils du curé François-Xavier Belley, de lui donner une bonne leçon. La situation est particulière et démontre le pouvoir que détiennent les curés à l’époque. Henri Cloutier passe donc devant le juge Roch Pamphile Vallée. Celui-ci ne considère pas que l’accusé a remis la jument et le condamne à 12 mois de prison pour usage de faux, ce qui est tout de même une peine sévère dans les circonstances. Sa mère et le curé Belley ne pensaient certainement pas que cela irait aussi loin. Cloutier est alors emprisonné à la prison de Roberval. C’est de là qu’il s’évade pour la première fois.

 

Dénonciation et plainte de Joseph St-Pierre de Saint-Félicien contre Henri Cloutier devant le juge de paix du comté Lac-Saint-Jean, Épiphane Guillemette, 10 avril 1910. BAnQ Saguenay (TL157,S1,SS1,P3).

 

 

Acte d’accusation du Roi contre Henri Cloutier dans son procès expéditif devant le juge Roch Pamphile Vallée, 15 avril 1910. BAnQ Saguenay (TL157,S1,SS1,P4 – dossier 9).

 

Quand il est repris, on l’emprisonne à la vieille prison de Chicoutimi située en annexe du palais de justice. Elle peut accueillir environ une vingtaine de détenus qui ont commis des crimes mineurs. La sécurité n’y est pas très élevée. C’est ce qui permet à Henri Cloutier de s’en évader deux fois : « Après quelques mois à Chicoutimi, j’ai trouvé un tour pour me sauver : je n’avais qu’à ouvrir la porte de la cour, grimper le mur et prendre le large. C’est ce que j’ai fait aussi. Je suis sorti une fois la nuit et ils m’ont retrouvé après deux jours : j’avais été vendu par celui chez qui j’avais été me cacher. Quand j’ai vu ça ensuite, j’ai sorti en plein jour, et je m’en suis en venu à pied jusqu’à Saint-Félicien. Ça m’a pris quatre à cinq jours à manger comme je pouvais, et quand ça adonnait d’être une journée sans manger, je le faisais ; ils m’ont repris ici : c’est Eugène St-Pierre qui est venu me chercher. » [1]

 

 

Document judiciaire de dénonciation et plainte faite par le shérif du district de Chicoutimi, Edmond Savard, concernant la troisième évasion d’Henri Cloutier devant le juge Roch Pamphile Vallée, 5 octobre 1910. BAnQ Saguenay (TL157,S1,SS1,P5 – dossier 50).

 

 Constatant qu’il est un prisonnier récalcitrant, le juge Vallée décide de condamner Henri Cloutier à deux ans de détention au pénitencier de Saint-Vincent-de-Paul, situé à Laval. Daté de 1873, l’établissement est à sécurité maximale. Il accueille habituellement des prisonniers qui ont commis de graves délits et qui sont emprisonnés pour plusieurs années.

 

Document du procès expéditif du prisonnier Henri Cloutier où il est condamné à deux ans de pénitencier signé par le juge Vallée, 27 octobre 1910. BAnQ Saguenay (TL157,S1,SS1,P6 – dossier 50).

 

Aussitôt arrivé, Henri décide qu’il ne restera pas là longtemps. Normalement, il n’aurait pas dû se trouver avec des criminels endurcis pour un délit mineur. Le juge Vallée comptait sans doute sur la meilleure sécurité de cette prison pour venir définitivement à bout d’Henri Cloutier.

Par contre, c’était sous-estimer notre homme. Lors d’une sortie des prisonniers pour aller travailler aux champs dans une ferme qui appartient au pénitencier, il profite d’un moment d’inattention des gardes pour s’enfuir. Toute la ville est avertie et les recherches commencent immédiatement. Henri Cloutier se cache dans le trou d’une clôture en pierre en ramenant une grosse roche sur lui. Il s’y cache toute la journée et n’en ressort qu’à minuit. Il passe ainsi deux jours sans manger.

Dans la deuxième nuit, il trouve des vêtements dans une maison isolée et se change. Comme cette dernière possédait une laiterie, notre prisonnier en cavale peut aussi manger un peu. Les ponts étant gardés, Cloutier traverse les rivières sur des « cageux », radeaux constitués de billots de bois dont on se servait pour le flottage du bois.

Complètement désorienté, il ne connaît pas les endroits où il passe. Pendant douze à quinze jours, il marche en suivant les rails des chemins de fer. Lorsque les rails pénètrent dans une ville, il se cache dans les bois. Il dort à la belle étoile et ne mange pas. Il connaît le découragement et se croit perdu. Malgré tout, il reprend courage et finit par arriver à Rivière-à-Pierre où son oncle Georges et sa famille habitent. Rusé, il s’y rend et se fait passer pour l’un de ses frères. Il conte qu’il revient du bois et qu’il s’en retourne au Lac-Saint-Jean. Évidemment, son oncle n’est pas au courant de sa condamnation et lui offre un repas. La famille veut le garder pour la nuit, mais Henri explique qu’il doit prendre le train. En fait, il a l’intention de « jumper » sur un train. Il s’agit d’un acte plutôt téméraire, car il doit se mettre à plat ventre sur le dessus du train et se cacher lorsqu’il y a du monde. On peut dire qu’il n’a pas froid aux yeux.

Il arrive ainsi au Lac-Bouchette où il séjourne quinze jours chez son oncle Jean Rondeau. Celui-ci est au courant de son évasion, mais il est content de le voir. Cloutier peut ainsi se reposer convenablement. Il revient ensuite à Roberval. Selon ses mots, il avait « la barbe longue comme ça, [était] maigre comme une charogne et sale comme un cochon ». Sa famille était très inquiète ; elle avait été mise au courant de l’évasion et ne savait pas ce qu’il était devenu.

En arrivant à Saint-Félicien, il reste caché plusieurs semaines chez lui et évite de se faire voir. Personne ne sait qu’il est là. La première visite qu’il fait, c’est à Mgr Belley. Ce dernier le rassure et lui promet de tout arranger, se sentant peut-être un peu coupable. Quand des hommes du pénitencier se présentent pour ramener Cloutier, Mgr Belley s’interpose et leur ordonne de le laisser tranquille affirmant qu’il en a assez eu pour ce qu’il a fait. Les hommes repartent donc sans Henri. Le jeune homme avoue à Mgr Belley avoir volé des vêtements et de la nourriture pendant sa cavale. Celui-ci lui suggère de donner un certain montant aux pauvres pour se faire pardonner.

Toutes ces aventures eurent un prix. Henri Cloutier estime y avoir laissé une grande partie de sa santé. Avec le recul, il dira ceci : « Ce qui m’a sauvé, c’est que je n’avais peur de rien et que je me dardais. J’aurais été mieux d’attendre mon temps ; mon temps achevait et j’avais eu une bonne conduite ; mais j’étais jeune et j’avais dans la tête de ne pas rester là. Ils avaient dit que je resterais là et moi j’avais dit que je ne resterais pas là. Et une fois que je suis parti, il ne fallait pas que je me laisse reprendre, car j’aurais eu le fouet. »[2]

En 1931, son histoire le rattrape. Cette année-là, des élections provinciales ont lieu et le député libéral Joseph-Ludger Fillion est élu dans la circonscription Lac-Saint-Jean. Au total, 79 députés libéraux l’emportent alors que les conservateurs ne récoltent que 11 sièges. Cependant, l’opposition, menée par Camillien Houde, décide de contester les résultats électoraux des députés libéraux. Au final, ce chiffre est réduit à 63 élections pour lesquelles les députés sont accusés d’avoir triché et enfreint la loi. Toutefois, les tentatives de contestations n’aboutissent pas et Camillien Houde démissionne. Il est remplacé par Maurice Duplessis.

Comme Henri Cloutier a contesté l’élection de Fillion, le premier ministre Taschereau en personne lui aurait envoyé une lettre lui rappelant de ne pas oublier qu’il était encore sujet à aller au pénitencier. Cela signifie que 21 ans après les faits, le gouvernement en place se servait de cette vieille affaire pour étouffer une contestation électorale.

Célibataire endurci, Henri Cloutier se marie le 17 octobre 1928. Il est alors âgé de 42 ans et sa jeune épouse, Laurette Hénédine Fillion, est à peine âgée de 18 ans. Ils ont ensemble plusieurs enfants. Il meurt à Saint-Félicien le 16 novembre 1969 à l’âge de 83 ans, après une vie bien remplie à « mener le yâble » selon ses propres mots !

Myriam Gilbert, archiviste-coordonnatrice – BAnQ Saguenay

[1] Mémoire de Vieillard #65 du 5 décembre 1934 – Henri Cloutier – Société historique du Saguenay. Alors âgé de 48 ans, Henri, surnommé « Peton », est interviewé par un bénévole de la Société historique du Saguenay. Il laisse ainsi un témoignage de ses péripéties parvenu jusqu’à nos jours.

[2] Op. cit. Mémoire de Vieillard d’Henri Cloutier – Société historique du Saguenay.

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