Les archives d’entreprises : conservation et mise en valeur

, par Instantanés

En plus d’être un moteur économique, les entreprises québécoises influencent à divers degrés l’histoire des familles, des villages et des régions, voire de tout le Québec. Notre société s’est construite au fil des siècles avec la contribution des artisans, des marchands, des commerçants et des industriels. De tout temps, ils ont laissé des traces de leurs activités, soit des archives d’entreprises [1].

La conservation et la mise en valeur du patrimoine documentaire des entreprises de toutes sortes font partie des objectifs que poursuit BAnQ. Il nous apparaît donc indispensable d’encourager la constitution et la valorisation du patrimoine documentaire industriel, financier, commercial et culturel du Québec. Pour ce faire, les entrepreneurs jouent un rôle unique au sein de leur milieu.

Forges du Saint-Maurice, 1826. BAnQ Trois-Rivières, fonds Richard Lessard (P52). Auteur : possiblement Bennett.

Forges du Saint-Maurice, 1826. BAnQ Trois-Rivières, fonds Richard Lessard (P52). Auteur : possiblement Bennett.

Les archives d’entreprises : un patrimoine culturel

La Loi sur le patrimoine culturel du Québec (L.R.Q., c. P-9.002) reconnaît les archives comme une constituante du patrimoine : « Le patrimoine culturel est constitué de personnages historiques décédés, de lieux et d’événements historiques, de documents, d’immeubles, d’objets et de sites patrimoniaux, de paysages culturels patrimoniaux et de patrimoine immatériel. » (L.R.Q., c. P-9.002, a. 1) De plus, elle définit un document, une archive, comme un bien patrimonial [2] ou un document patrimonial [3].

Le patrimoine archivistique des entreprises se compose d’une variété de documents tels des contrats, des procès-verbaux, des factures, des livres de comptes, des dessins techniques ou encore des plans. Ce corpus peut tout autant être celui d’un magasin général du xixe siècle que celui d’une grande compagnie. Dans le premier cas, il nous renseigne notamment sur les habitudes de consommation des gens d’une époque, et dans le second cas, il peut rappeler par exemple les conséquences sociologiques de la mono-industrialisation au sein d’une communauté qui s’est transformée en grande ville. Ainsi, les archives d’entreprises offrent un riche potentiel pour la recherche et sont une source utile pour l’histoire. Prises isolément, elles retracent les réalisations d’une entreprise ; réunies, elles sont le « reflet [d’une partie] de l’identité d’une société » [4] puisqu’elles témoignent de l’évolution économique, sociologique et historique de celle-ci. C’est pourquoi leur sauvegarde est primordiale pour la constitution du patrimoine documentaire d’une collectivité.

Pourtant, malgré la richesse informationnelle des archives d’entreprises, se soucie-t-on vraiment de leur sauvegarde ?

La tournée régionale effectuée en 2006 et en 2007 par madame Lise Bissonnette, alors présidente-directrice générale de BAnQ, a été l’occasion de constater la précarité de la situation quant à la préservation du patrimoine documentaire entrepreneurial. Les intervenants locaux et régionaux ont souligné les nombreuses disparitions d’archives d’entreprises et ont admis leur impuissance à intervenir en raison du manque de ressources ou tout simplement parce qu’ils ne sont pas informés de la fermeture d’un commerce ou d’une industrie. Ainsi, les archives sont détruites, conservées dans des endroits inappropriés durant de longues années, ou encore rapatriées dans les sièges sociaux d’entreprises internationales situés à l’extérieur du Québec. Dans tous ces cas, le constat est le même : les archives ne sont pas accessibles. Au terme de cette tournée régionale, BAnQ a dû constater que ce problème constituait un enjeu récurrent dans toutes les régions du Québec.

Par ailleurs, un portrait de la situation dressé en 2008 par BAnQ a révélé que les services d’archives du Québec conservent tout au plus quelques milliers de fonds d’archives de nature industrielle ou commerciale, et ce, toutes époques confondues. Force est de constater que l’histoire entrepreneuriale conservée dans les services d’archives est parcellaire. De plus, ces acquisitions passées ne sont pas le fruit d’une politique d’accroissement ni d’une stratégie d’intervention sur le territoire. La conservation de ces fonds est la plupart du temps le résultat de sauvetages ou d’acquisitions fortuites. Dans ce contexte, il est évident que ces fonds ne constituent qu’une infime partie de l’ensemble des archives d’entreprises et qu’une quantité importante n’est pas répertoriée, n’est pas accessible aux chercheurs et risque d’être perdue à jamais si elle n’est pas conservée dans des conditions adéquates.

La conservation de ce patrimoine collectif de nature privée ne peut relever de la responsabilité d’une seule institution, ni uniquement des services d’archives. Le rôle des entrepreneurs est primordial pour assurer la pérennité des archives de leur entreprise. Dans un contexte où la compétitivité est grande, les entrepreneurs sont tournés vers le présent et l’avenir. Ils ont peu de temps à consacrer au passé. Il revient alors en partie au milieu patrimonial de les renseigner sur la valeur de témoignage de leurs archives et sur l’importance de leur rôle dans la constitution du patrimoine documentaire. Des entrepreneurs devenus sensibles à la sauvegarde des archives sauront être des ambassadeurs influents auprès de leurs pairs. L’effet d’entraînement aidant, la conservation du patrimoine archivistique entrepreneurial s’améliorera.

Des projets porteurs pour la mise en valeur des archives d’entreprises

Attardons-nous aussi à la mise en valeur de ces fonds d’archives d’entreprises dont la conservation n’est plus en péril. Une fois triées, classées et décrites par des professionnels, ces archives deviennent accessibles. Elles sont utilisées par des chercheurs, tant professionnels qu’amateurs, pour étudier et documenter des enjeux sociaux, économiques et historiques, ou pour compléter des histoires de famille. De plus, elles peuvent être utilisées pour des publications, des projets de numérisation, des activités éducatives et pédagogiques, des expositions en salle ou virtuelles et des visites guidées.

Exposition Les Caron (1867-1967) – Trois générations d’architectes, BAnQ Trois-Rivières

Exposition Les Caron (1867-1967) – Trois générations d’architectes, BAnQ Trois-Rivières

Au cours des dernières années, BAnQ a réalisé deux projets ayant pour principal objet les archives d’entreprises. Le premier, réalisé en 2009, visait à accompagner les entreprises dans la gestion de leurs documents. Conjointement avec le Réseau des services d’archives du Québec, BAnQ a revu et réédité le Guide de gestion des archives d’entreprises. Afin d’assurer la préservation des archives à long terme, il faut intervenir auprès des entreprises et les doter d’outils utiles, pratiques et faciles à utiliser qui les aideront à assurer une gestion efficace de leurs documents administratifs et de leurs documents d’exploitation. Ce guide s’adresse à un vaste éventail d’entreprises œuvrant dans des secteurs économiques aussi diversifiés que ceux des ressources naturelles, de l’énergie, de l’aérospatiale, du tourisme, de l’hôtellerie, des télécommunications et des finances. Il facilite la mise en œuvre d’un programme de gestion des documents, propose un plan de classification et suggère des règles de conservation. Ce projet fait le pari qu’en impliquant l’entreprise dès la création de ses documents, on s’assure de gains importants en termes de sensibilisation, d’éducation et de sauvegarde des archives.

Le second projet a vu le jour en octobre 2012 au Centre d’archives de la Mauricie et du Centre-du-Québec de BAnQ. Il propose une mise en valeur originale du fonds d’archives des architectes Louis et Jean-Louis Caron, conservé par BAnQ depuis 1982. Ce projet d’exposition intitulée Les Caron (1867-1967) – Trois générations d’architectes est combiné à un circuit dans la ville de Trois-Rivières. Il a pour objectifs, outre de mieux faire connaître cette source documentaire aux chercheurs, de créer l’occasion de s’initier aux archives de façon ludique en venant visiter une exposition, puis en parcourant à pied ou en voiture l’un des circuits proposés. BAnQ a créé une expérience qui permet de comprendre que les archives laissent des traces non seulement sur papier, mais aussi dans notre paysage. Un peu plus de 30 ans après l’acquisition de ce fonds, ce projet de mise en valeur démontre bien que les archives sont là pour servir tout autant que pour divertir.

Ces deux projets fort différents illustrent les actions menées par BAnQ au cours des dernières années en vue de stimuler la conservation et la mise en valeur des archives d’entreprises par l’accomplissement de projets tant nationaux que régionaux.

Conclusion

La constitution d’un corpus documentaire patrimonial significatif et spécifique au secteur entrepreneurial québécois demeure un défi pour les services d’archives et le milieu du patrimoine en général. Si le milieu patrimonial, tel un entrepreneur, fait preuve d’innovation pour concevoir des actions efficaces de sensibilisation et d’éducation qui touchent davantage les gens d’affaires, peut-être réussira-t-il à améliorer la situation de la sauvegarde des archives d’entreprises. Pour sa part, BAnQ entend continuer, en collaboration avec un réseau de partenaires établis sur l’ensemble du territoire québécois, à contribuer à la conservation et à la mise en valeur des archives d’entreprises.

 

Sophie Morel, archiviste coordonnatrice – BAnQ Trois-Rivières

[1] Dans ce texte, l’expression « archives d’entreprises » désigne les documents de nature tant industrielle que financière ou commerciale.

[2] Bien patrimonial : un document, un immeuble un objet ou un site patrimonial » (L.R.Q., c. P-9.002, a. 2).

 [3] « Document patrimonial : selon le cas, un support sur lequel est portée une information intelligible sous forme de mots, de sons ou d’images, délimitée et structurée de façon tangible ou logique, ou cette information elle-même, qui présente un intérêt pour sa valeur artistique, emblématique, ethnologique, historique, scientifique ou technologique, notamment des archives » (L.R.Q., c. P-9.002, a. 2).

 [4] Loi sur le patrimoine culturel (L.R.Q., c. P-9.002).

Voir en ligne : http://blogues.banq.qc.ca/instantan...