Les hommes-mouches au Québec : de la facilité à la mort

, par Instantanés

Depuis des siècles, les amuseurs publics épatent les foules en leur faisant des démonstrations d’agilité, de force ou d’ingéniosité. Le Québec ne fait pas exception. On parle très souvent des hommes forts qui parcouraient la province en épatant les foules avec leur force ou encore des funambules un peu fous qui traversaient des gouffres ou des chutes d’eau sur un fil. Aux Archives nationales du Québec à Gatineau, on retrouve d’ailleurs une carte de visite de Signor Farini, un funambule qui a traversé les chutes des Chaudières à Hull vers 1864.

Le funambule Signor Farini, 1864. Archives nationales du Québec à Gatineau (P137, S4, D10, P97). Photographe non identifié.

Un autre type d’amuseur public sillonnait aussi les villes de la province. On les appelait hommes-mouches, ou même hommes-araignées. Ces acrobates épataient les foules en grimpant aux murs d’édifices variés à mains nues. Qui sait ? Ces hommes ont peut-être inspiré un certain auteur de bandes dessinées aux États-Unis. Quoi qu’il en soit, des traces de leurs exploits sont conservées dans deux centres d’archives des Archives nationales du Québec.

À Gatineau, on retrouve dans le fonds du photographe Émile Laurent, des images de l’homme-mouche Jerry Hudson qui débarque à Hull en 1927. À l’époque, cet Américain parcourt les États-Unis et le Canada pour escalader les murs des plus hauts immeubles. À Hull, il s’attaque à l’immeuble Horner, un édifice de trois étages qui abrite, entre autres, le cinéma Eden. Une foule de 5 000 personnes se rassemble au centre-ville de Hull pour voir le cascadeur.

Foule rassemblée au centre-ville de Hull pour voir l’homme-mouche Jerry Hudson, 27 juin 1927. Archives nationales du Québec à Gatineau (P74, D120, P5). Photo : Émile Laurent.

M. Hudson parvient facilement à escalader l’édifice et tente même d’épater la foule en faisant quelques exercices d’équilibre tout en haut de l’immeuble.

Jerry Hudson escalade l’édifice Horner, 27 juin 1927. Archives nationales du Québec à Gatineau (P74, D120, P1). Photo : Émile Laurent.
L’homme-mouche en équilibre sur l’édifice Horner, 27 juin 1927. Archives nationales du Québec à Gatineau (P74, D120, P3). Photo : Émile Laurent.

Finalement, selon les quotidiens de l’époque, la foule part quelque peu déçue. L’escalade a semblé trop facile et l’événement n’a duré que 30 minutes. Toutefois, ces spectacles provoquent parfois des frissons… En effet, quelques années plus tard, le public saguenéen en a pour son argent.

Le 30 septembre 1936, il y a foule au centre-ville de Chicoutimi. 2 000 personnes sont massées près de l’hôtel Chicoutimi pour voir l’acrobate de renommée internationale Ricardo, aussi surnommé « l’homme-mouche », escalader sans filet ce bâtiment de près de 23 mètres (75 pieds). À 14h15, notre homme commence son ascension et monte au coin de la bâtisse en s’agrippant aux briques qui sont en relief. Tout va bien jusqu’à ce qu’il atteigne le haut de l’édifice où une corde est suspendue à la corniche qui dépasse de la brique de quatre ou cinq pieds. Ricardo doit s’agripper à cette corde pour entrer dans l’hôtel par la fenêtre, ne pouvant atteindre le toit. Il attrape le câble, mais, au même moment, ses pieds laissent la brique et il se trouve suspendu dans le vide. La foule en bas retient son souffle… L’acrobate fait alors des efforts désespérés pour s’agripper de nouveau à la brique. Il tente aussi de balancer son corps pour gagner la fenêtre, mais ses efforts sont vains : en quelques secondes, à bout de forces, il perd prise et c’est l’horreur. Il chute et tombe lourdement sur le garde de la galerie où il s’enfonce les côtes pour finir sur le trottoir de ciment où il se fait une lésion interne au crâne.

Alphonse Richard, alias Ricardo, en train d’escalader l’hôtel Chicoutimi, 30 septembre 1936. Archives nationales du Québec à Saguenay (P72, D5, P60). Photographe non identifié.

Il est alors conduit à l’Hôtel-Dieu où il expire à 15h15. Sa mort en direct cause évidemment un vif émoi aux gens qui y assistent, impuissants.

Quelques jours plus tôt, Ricardo, de son véritable nom Alphonse Richard, originaire de Pont-Rouge dans la région de Québec, avait eu ces paroles prémonitoires : « Un autre acrobate escaladait lui aussi les hautes constructions. Il s’est tué. Il ne reste que moi, si je ne me tue pas bientôt. » En tournée dans la région avec un autre acrobate, il devait donner une séance de vaudeville et d’acrobatie à l’aréna de Chicoutimi le lendemain.

Ricardo s’entraînait à son dangereux métier depuis l’enfance et avait accompli des exploits qui l’avaient fait connaître partout dans le monde. Malheureusement, c’est à Chicoutimi que son parcours prit fin tragiquement. Il avait 30 ans.


Jacinthe Duval, archiviste-coordonnatrice – Archives nationales du Québec à Gatineau

Myriam Gilbert, archiviste-coordonnatrice – Archives nationales du Québec à Saguenay


Pour en savoir plus :

CLAIROUX, Jacques M. « Le théâtre ambulant et ses amuseurs publics », Cap-aux-Diamants, numéro 35, automne 1993.

MADORE, Lise et Raymond OUIMET. « L’Homme araignée de la rue Principale », Hier Encore, numéro 3, 2011, p. 52-53.

« Ricardo se tue en escaladant l’hôtel Chicoutimi », Progrès du Saguenay, édition du jeudi 1er octobre 1936, page 4.

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