Protection du saumon : plus de cent ans de lutte à Restigouche

, par Instantanés

19 novembre 1841 – Le capitaine d’infanterie Henry Dunn O’Halloran, en mission dans les tribus micmaques du Nouveau-Brunswick et du Bas-Canada, avertit ses officiers supérieurs de l’arrivée prochaine de trois Micmacs[1] à Londres. Sous le conseil d’O’Halloran, ces trois hommes, soit Joseph Malie, François le Bobe et Pierre Basquet, sont partis à bord d’un navire commercial du port de Dalhousie avec deux buts précis : lever des fonds pour la construction d’une église et faire entendre au Parlement de Londres leurs revendications territoriales et leurs griefs relatifs à la surpêche du saumon dans la rivière Ristigouche.

De ce long et périlleux voyage, ces hommes n’obtiennent que deux choses : une médaille de la Reine, qui ne leur est pas même remise en mains propres, et un voyage de retour au Canada, gracieuseté de lord Stanley, futur premier ministre du Royaume-Uni.

 

Copie d’une lettre du secrétaire de lord Stanley aux trois Micmacs lors de leur visite à Londres, 19 novembre 1841. BAnQ Gaspé (P9,S6,SS1,D2,P11).

 

Loin de se laisser décourager par cette infructueuse traversée, les Micmacs continuent, par l’entremise de lettres aux autorités, de pétitions, d’études d’arpentage et d’autres moyens politiques et légaux, de se battre pour la protection et le respect de leurs droits et de leurs territoires. En témoigne la copie d’une pétition, datant du 29 août 1842 et issue du fonds Mission des Pères Capucins de Sainte-Anne-de-Ristigouche (P9). Par cette pétition, les Micmacs de la mission de Ristigouche entendent faire comprendre au Parlement provincial du Canada l’importance de modifier les lois régissant la pêche du saumon dans la rivière Ristigouche, par peur de voir s’éteindre en quelques années l’entière population de cette espèce, intrinsèquement liée au mode de vie des Micmacs.

 

 

Copie d’une requête des Micmacs de Ristigouche, 29 août 1842. BAnQ Gaspé (P9,S6,SS4,D1,P5).

 

La méthode de pêche décriée par cette pétition est alors utilisée sur toutes les terres des colons le long de la rivière. Elle consiste en la simple mise en place de larges filets, tirés entre des perches aux embouchures de toutes les rivières affluentes de la Ristigouche. Cette méthode de pêche, déjà à l’époque interdite en Écosse et en Angleterre, empêche la majeure partie du saumon de remonter vers les lacs en période de fraie, décimant petit à petit l’espèce.

 

Description de la méthode de pêche décriée par les Micmacs de Ristigouche dans une pétition, 29 août 1842. BAnQ Gaspé (P9,S6,SS4,D1,P5).

 

Pour prévenir ce déclin, les Micmacs proposent au gouvernement d’imposer aux propriétaires blancs une simple mesure : l’ajout de deux perches supplémentaires tendant le centre du filet et le découpage d’un trou dans ce centre tendu, ce qui permettrait à une partie des saumons de remonter la rivière.

Triste ironie du sort, 139 ans après la circulation de cette pétition, c’est sous le prétexte que la pêche des Micmacs mettait en danger le saumon que le gouvernement québécois entama le tristement célèbre raid de Ristigouche, qui initia ce que l’on vint à appeler la « guerre du saumon  ».

 

Jules Chicoine-Wilson, archiviste-stagiaire – BAnQ Gaspé

 

Références bibliographiques :

– MASSICOTTE, Geneviève. Rivalités autour de la pêche au saumon sur la rivière Ristigouche : Étude de la résistance des Mi’gmaq (1763-1858). Mémoire de maîtrise, Université du Québec à Montréal, 2009. http://archipel.uqam.ca/id/eprint/2036.

– OBOMSAWIN, Alanis. Les évènements de Restigouche. 1984, https://www.onf.ca/film/evenements_de_restigouche/.

Crise du saumon de Restigouche : Les Micmacs bafoués dans leurs droits ancestraux. Radio-Canada, 25 octobre 2017. https://ici.radio-canada.ca/premiere/emissions/aujourd-hui-l-histoire/segments/entrevue/43943/crise-du-saumon-micmacs-droits-peche-saumon (page consultée le 5 août 2020).

– UPTON, L. F. S. « Malie, Joseph ». Dictionnaire biographique du Canada, http://www.biographi.ca/fr/bio/malie_joseph_7F.html (page consultée le 5 août 2020).

 

[1] Dans ce billet de blogue, nous avons conservé les graphies « Ristigouche » et « Micmac » utilisées au moment de ces évènements. Aujourd’hui, on utiliserait plutôt les toponymes « Listuguj » pour la communauté et « Ristigouche » pour la rivière, ainsi que « Mi’kmaq » pour le peuple autochtone.

Voir en ligne : https://blogues.banq.qc.ca/instanta...