Une correspondance salvatrice

, par Instantanés

 

Il se nomme Omer Dutat (1901-1982). Ce jeune Français dans la mi-vingtaine, débarqué à New York en 1924 avec sa mère pour aller rejoindre son beau-père, publie un appel déchirant dans le journal La Patrie, le 3 avril 1926 :

 

Madame,

Je suis sourd depuis l’âge de vingt ans, je suis isolé du monde extérieur et n’ai souvent que des heures grises. Je dois renoncer à tout espoir de bonheur (j’ai, depuis peu, perdu mes dernières illusions), mais je rêve d’une sincère et solide amitié. Il y a assurément parmi les lectrices et lecteurs de « La Patrie », quelque infortuné dans mon cas ou souffrant de quelque autre infirmité, et qui souhaite connaître, ne serait-ce que par correspondance, un frère d’infortune, pour mutuelle consolation. […] Si vous saviez combien je suis triste et désorienté, vous n’hésiteriez pas longtemps et répondriez à ma prière. Une amitié me serait si précieuse !

 M. Omer Dutat[1]

 

 

Omer Dutat en promenade, New York, 1928. Archives de l’abbaye Saint-Wandrille. Photographe non identifié.

 

 

Son appel ne reste pas vain : dans la quinzaine de jours qui suit, Omer reçoit quarante-huit lettres de soutien. Il répondra à chacune d’elle.

 

Parmi ses correspondantes se trouve Bernadette Bourget (1891-1955), fille de Joseph-Hubert Bourget, notaire et maître de poste de Weedon, dans les Cantons-de-l’Est. Le bureau de poste étant installé à la résidence des Bourget, Bernadette seconde son père dans sa fonction de maître de poste. Elle est l’aînée d’une fratrie de neuf frères et sœurs, tous grandement éduqués, les filles de la famille ayant toutes obtenu leur brevet d’enseignement.

 

La correspondance entre Omer et Bernadette débute le 5 mai 1926. Rapidement, Omer trouve en Bernadette la confidente idéale. Il lui parle alors des souffrances morales et physiques qui l’assaillent : « Je souffre parce que je suis privé de l’ouïe… mais ce n’est pas tout ! À 18 ans j’ai connu plusieurs souffrances […]. J’ai été aveugle pendant deux mois. L’âge qui, pour beaucoup, est le plus beau de sa vie, je l’ai passé étendu sur un lit, gémissant et désespéré… »[2].

 

Sachant ses chances limitées de vivre une vie professionnelle active et, d’autant moins, une vie amoureuse épanouie, Omer lui avoue également : « Je suis de ceux qui ne savent se résigner à vivre célibataire et qui jettent dans l’avenir un regard épouvanté… je suis malheureusement une nature très sensible et assoiffé d’affection, et je vois avec effroi arriver le jour où je pourrai être appelé “vieux garçon”… »[3].

 

En réponse à ces confidences, Bernadette envoie à Omer des colis remplis de fleurs fraîches de son jardin, lui qui aime tant la campagne, ainsi que des journaux québécois (La Patrie, La Revue moderne, Le Soleil) dans lesquels il prend plaisir à lire les chroniques féminines.

 

 

Omer Dutat à la lecture, New York, [1928]. Archives de l’abbaye Saint-Wandrille. Photographe non identifié.

 

 

À l’occasion, Bernadette accompagne aussi ses lettres de photographies de sa famille. En voyant la photo du jeune frère de Bernadette, Jean-Charles Bourget, curé à Asbestos, Omer s’exclame : « […] cette photo me donne du courage ! […] aux heures noires, je prendrais la photo de votre frère et je me dirais : « Regarde ce prêtre : il aurait pu être heureux, comme tout le monde, mais il a renoncé de lui-même aux joies permises […]. Il sait qu’il y a du bonheur ailleurs que dans la vie à deux et il est très satisfait de son sort… Et regarde la sérénité de son visage, ce sourire heureux qui dit très bien le calme de son âme… ».

 

L’influence de la demoiselle Bourget sur les plans de vie d’Omer est discrète, mais certaine, puisque l’idée de mener une vie religieuse devient pour lui, à partir de ce réveil, une option salvatrice : « J’ai fait dernièrement une petite excursion en steamer sur la rivière de l’Hudson. […] Sur le chemin du retour, j’ai vu un cloître, perché sur le sommet d’une montagne, à demi caché par la verdure, et situé dans un paysage admirable. J’aurais aimé descendre du navire, monter là-haut, voir comment vivaient les heureux moines de ce monastère et… vivre avec eux, ne plus revenir à New York, ne plus revoir la ville et ses foules agitées, vivre là une nouvelle vie, en compagnie de ces êtres bons et nobles, vivre en paix ! »[4].

 

Souvenirs d’Omer Dutat sur sa période new-yorkaise, [après 1928]. Archives de l’abbaye Saint-Wandrille.

 

 

De retour en France, Omer s’apprête à entrer comme jardinier au Pensionnat du Sacré-Cœur à Bondues : « Si cette maison était un hôpital ou un sanatorium au lieu d’être un pensionnat, mon rêve se réaliserait pleinement et je pourrais travailler au profit des malades, mais il ne m’est pas permis de choisir et j’accepte avec reconnaissance ce que Dieu a bien voulu me donner »[5].

 

Bernadette le rassure aussitôt : « Dieu vous garde pour une autre moisson, peut-être pour guérir les âmes, et les aider sur la route si dure de la montée »[6].

 

La dernière lettre d’Omer, longue de neuf pages et datée du 28 décembre 1929, se termine dans un ultime élan de gratitude : « Au revoir, ma grande amie. Merci pour toutes vos grandes bontés, merci pour l’amitié, l’affection que vous avez pour moi et qui me sont si précieuses »[7].

 

Ainsi s’achève la correspondance entre Omer et Bernadette. Cinquante-six lettres et cartes qu’Omer a adressées à sa Mademoiselle Bourget entre 1926 et 1929 nous sont parvenues à travers le fonds de la famille Bourget (P59). Les documents, abandonnés avec des livres anciens sur le seuil d’une bibliothèque de Toronto, ont été offerts à BAnQ Sherbrooke par une bénévole en 2015.

 

Des recherches subséquentes ont permis de découvrir que Bernadette demeura « fille majeure » au domicile de ses parents en compagnie de deux de ses sœurs. Célibataire, elle décéda à Weedon en 1955, à l’âge de 63 ans.

 

Quant à Omer Dutat, il devint oblat à l’abbaye Saint-Wandrille de Fontenelle, près de Rouen en France, où il reçut des obédiences monastiques à la buanderie et à la lingerie. Ce fut son lieu de résidence de 1949 jusqu’à son décès en 1982, à l’âge de 80 ans.

 

 

 

Frère Omer, agenouillé, en compagnie d’amis fidèles, [après 1948]. Archives de l’abbaye Saint-Wandrille. Photographe non identifié.

 

 

Épilogue

 

Le saviez-vous ? En 1912, l’abbaye Saint-Wandrille fonda l’abbaye Saint-Benoît-du-Lac en Estrie !

 

De New York à Weedon, en passant par Toronto, puis de Fontenelle à Saint-Benoit-du-Lac, un lien invisible est tissé et sa boucle est finement ficelée sur cette histoire des plus touchantes. Ainsi s’achève mon travail d’archiviste. Lorsqu’on plonge dans la correspondance intime d’une personne, on devient presque son obligé, afin que sa mémoire ne se perde pas.

 

L’abbaye Saint-Wandrille possède les archives d’Omer Dutat. Je tiens à remercier Frère Thomas Zanetti pour l’autorisation qu’il nous accorde d’utiliser les documents reproduits dans cet article.

 

 

Julie Roy, archiviste-coordonnatrice – BAnQ Sherbrooke

 

[1] La Patrie, « Le Royaume des femmes », 3 avril 1926, p. 8.

[2] Lettre d’Omer Dutat à Bernadette Bourget, 12 mai 1926. Afin de faciliter la lecture, les citations ont été corrigées.

[3] Lettre d’Omer Dutat à Bernadette Bourget, 22 juillet 1926.

[4] Lettre d’Omer Dutat à Bernadette Bourget, 29 juillet 1926.

[5] Lettre d’Omer Dutat à Bernadette Bourget, 28 décembre 1929.

[6] Idem. Propos de Bernadette retranscrits.

[7] Idem.

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