Voyage au cœur des greffes de notaires (2e partie)

, par Instantanés

 

Cette 2e partie du billet de blogue porte sur le notaire Dominique L’Horty (CN501,S18). Il semble que le notaire ait collectionné des documents d’une autre époque qui n’ont aucun lien avec son greffe. L’origine de ces possessions demeure inconnue. Voici un résumé de quatre pièces d’intérêt.

 

Le décès de Jean-Baptiste Martinucio

Une lettre du notaire Pierre Laforce annonce à Thomaso Landama Scartazzino qu’il est l’exécuteur testamentaire de Jean-Baptiste Martinucio, un pâtissier parisien et commerçant[1] installé à Québec entre 1816 et 1819[2]. La lettre mentionne que Martinucio est décédé le 13 ou le 14 novembre 1828, lors du naufrage du navire Fulwood, près de Saint-Pierre-et-Miquelon.

Malgré les enquêtes policières entourant les circonstances suspectes de ce décès, aucune accusation criminelle n’est portée faute de preuves. Cependant, plusieurs années plus tard, les propos d’un ancien marin du Fulwood sont rapportés par le maire de Miquelon :

Un complot fut fomenté entre le capitaine et son équipage pour s’emparer de l’or dont étaient porteurs deux passagers du Fulwood. Ceux-ci ayant refusé de livrer leur fortune furent massacrés, non toutefois sans s’être vaillamment défendus, et achevés sur le pont. Mais alors l’équipage ne put s’entendre pour le partage du butin. On s’était battu ; il y eut des morts et des blessés. Brusquement, le navire livré à lui-même depuis plusieurs heures s’était trouvé pris dans la tempête et avait talonné sur les bancs de sable de la dune de Langlade.[3]

En tout, sept matelots et deux passagers, dont Martinucio, trouvèrent la mort sur le pont du navire.

 

 

Extrait d’une lettre du notaire Pierre Laforce à Thomaso Landama Scartazzino, probablement écrite au début de l’année 1829. BAnQ Sherbrooke (Fonds Cour supérieure. District judiciaire de Saint-François. Greffes de notaires. Dominique L’Horty (CN501,S18).

 

 

 Les intérêts des seigneurs de Gaudarville dans les Antilles

Trois autres pièces d’intérêt collectionnées par le notaire L’Horty concernent cette fois les possessions des seigneurs de Gaudarville dans les Antilles. Ces documents ont tous un lien entre eux.

 

Premier document

Il s’agit d’un acte notarié daté du 17 mai 1743. On y stipule que Louis Gautier, Sieur de Comporté, domicilié en Martinique, constitue son procureur général en la personne du Sieur Charles Turgeon, également domicilié en Martinique, afin de se rendre au Canada pour gérer ses biens et affaires en cours à Québec ainsi que les biens obtenus par les successions de feu son père Sieur Philippe Gautier, de feue sa mère Marie Bazière et de feus tous ses frères et sœurs.

Par cet acte, on apprend que Louis Gautier est copropriétaire d’une maison, rue du Sault-au-Matelot à Québec, avec sa nièce Marie-Anne Peuvret de Gaudarville[4]. L’acte détaille également le contenu d’une malle remplie d’habits de prix, de bijoux, d’une épée d’argent et d’autres richesses d’une valeur de 3 185 livres, effets qu’il avait laissés en Nouvelle-France lors de son départ pour la Martinique, le 22 août 1711.

Dans le même acte, le Sieur Gautier procède à la donation de tous les biens et produits de la vente de ces biens en sol québécois au Sieur Turgeon, « en considération de la sincère et parfaite amitié que le donateur a dit porter au dit donataire ».

 

 

 

 

Inventaire de la malle laissée en Nouvelle-France par Louis Gautier, Sieur de Comporté, joint à l’acte du 17 mai 1743 du notaire Le Vacher, Martinique. La description des habits, couleur de ventre de biche ou de cannelle, garnis de galons d’or, de dentelles ou de boutons de cuivre, est particulièrement éloquente de la somptuosité des atours. BAnQ Sherbrooke (Fonds Cour supérieure. District judiciaire de Saint-François. Greffes de notaires. Dominique L’Horty (CN501,S18).

 

 

Deuxième document

Il s’agit également d’un acte notarié, daté cette fois du 6 octobre 1744. L’acte vient brasser le jeu des possessions : le Sieur Charles Turgeon, domicilié en Martinique, transfère ses pouvoirs de procureur général de Louis Gautier ainsi que la donation des biens à Joseph‑Alexandre Peuvret de Gaudarville[5], également domicilié en Martinique.

Joseph-Alexandre s’engage à se rendre au Canada afin de gérer les biens de son oncle maternel, Louis Gautier, et d’en conserver les produits de la vente, sinon le bien propre. Il se retrouve ainsi copropriétaire de la maison de la rue du Sault-au-Matelot à Québec avec sa sœur Marie-Anne. Ce transfert de pouvoirs et de biens s’effectue « moyennant un nègre de [la] nation Barbara âgé d’environ 40 ans, nommé Jean-Baptiste Guy ».

 

 

Extrait de l’acte notarié de Charles Turgeon à Joseph-Alexandre Peuvret de Gaudarville, daté du 6 octobre 1744 chez le notaire Le Vacher, Martinique. BAnQ Sherbrooke (Fonds Cour supérieure. District judiciaire de Saint-François. Greffes de notaires. Dominique L’Horty (CN501,S18).

 

 

Troisième document

Il s’agit d’une lettre de Pierre Millot, domicilié à Saint-Domingue. Datée du 12 mars 1754, elle est adressée à Marie-Anne Peuvret de Gaudarville. Nous y apprenons le décès de Joseph-Alexandre Peuvret de Gaudarville survenu l’année précédente[6].

Héritière universelle, Marie-Anne Peuvret devient donc propriétaire unique de la maison de la rue du Sault-au-Matelot à Québec, mais aussi de la plantation de café de son frère Joseph-Alexandre à Saint-Domingue.

Avec la procuration générale de madame Peuvret en poche, Millot agit donc comme liquidateur de la succession du Sieur Peuvret. Dans le rapport qu’il lui rend, on apprend les nombreux procès à instruire (notamment en lien avec l’absence d’arpentage sur les trois terrains que possédait le Sieur Peuvret et qui sont convoités à présent par des voisins), le besoin d’acquérir des esclaves afin de poursuivre le travail sur la plantation de café (les 14 esclaves présents s’avèrent insuffisants), le vol d’un cheval, les legs particuliers à des neveux et nièces de Louisiane, la tutelle d’une demoiselle Dutisné[7].

De plus, il semble que Marie-Anne Peuvret avait réquisitionné une esclave pour son service à Québec. Millot la dissuade avec vigueur :

Je ne puis donc vous faire espérer la négresse ménagère que vous désirez […] parce qu’il n’y en a point de capable de vous servir. De plus, je vous exhorte fort à ne point penser à de pareils domestiques, ils ne valent tous rien : […] ils ont des défauts incorrigibles, d’ailleurs le froid vous exposerait à la perdre, ils y sont trop sensibles.

Enfin, Millot décrit avec une simplicité crue la vie menée par le Sieur Joseph‑Alexandre Peuvret, décédé à l’âge de 66 ans :

Monsieur votre frère s’était tout épargné et refusé, même les articles convenables à un honnête homme, pour la commodité et la vie animale. Il ne se soutenait que par la cassave[8] et [la] boisson de La Guildive[9], ce qui a accéléré et confirmé sa fin.

Par testament, le Sieur Peuvret avait donné de l’argent à l’église de sa paroisse à Saint-Domingue et redonné sa liberté à son esclave nommée Flore et à ses quatre enfants.

 

 

 

Extrait de la lettre de Pierre Millot à Marie-Anne Peuvret de Gaudarville, 12 mars 1754. BAnQ Sherbrooke (Fonds Cour supérieure. District judiciaire de Saint-François. Greffes de notaires. Dominique L’Horty (CN501,S18).

 

 

Transcription d’un extrait sur les besoins de la plantation de café :

« Vous devez avoir remarqué que par son testament M. votre frère a donné la liberté à sa négresse Flore et a deux négrillons et deux négrilles ses enfants qu’ainsi des 22 [?] de nègres, négresses, négrillons que négrilles, il n’en reste plus que 17. Sur quoi déduisant les deux nègres et la négresse appartenant à la succession Beauchesne vous n’en avez plus que 14 grands petits vieux. J’informerai, conséquemment, qu’il ne convient pas d’en retirer, au contraire il serait nécessaire d’en augmenter le nombre. Je ne puis donc vous faire espérer la négresse ménagère que vous désirez […] ».

 

 Conclusion

Les greffes de notaires, témoins de la vie et de l’histoire locale, nous transportent parfois dans des univers inattendus, qu’il s’agisse de paysages lointains ou de réalités insoupçonnées. En ce sens, les découvertes mises au jour lors de la préparation d’actes notariés en vue de leur numérisation montrent bien l’intérêt universel que recèlent les archives.

La première partie de ce texte a été publiée le 14 octobre 2019.

 

 Julie Roy, archiviste-coordonnatrice – BAnQ Sherbrooke

 

[1] Le magasin de Martinucio est situé sur la rue Saint-Jean, où « on peut se procurer des estampes et des miroirs importés de France, des thermomètres et des lunettes venant d’Angleterre ». Sources : George Bervin, « Aperçu sur le commerce et le crédit à Québec 1820-1830 », RHAF, volume 36, numéro 4, mars 1983, p. 538.

[2] Yvon Desloges et Marc Lafrance, « Une tradition de bonne chère », Cap-aux-Diamants, volume 5, numéro 3, automne 1989, p. 54.

[3] Foyer paroissial, numéro 152, 15 juillet – 15 août 1936, p. 183-184. Site Internet consulté le 18 juillet 2019 : https://www.arche-musee-et-archives.net/files/file/Archives/Foyer%20Paroissial/un%20peu%20de%20notre%20histoire%20001-50_total.pdf

[4] Fille d’Alexandre Peuvret et de Marie-Anne Gautier.

[5] Fils d’Alexandre Peuvret et de Marie-Anne Gautier.

[6] La littérature parle du décès de Joseph Alexandre Peuvret en l’an 1731. Or, Joseph Alexandre est témoin du décès d’Antoine Vicque dit Saint-Germain en septembre 1751 à Saint-Domingue (BAnQ Québec, CC301,S1,D2611). De plus, dans la procuration que Marie-Anne Peuvret donne à Pierre Millot le 15 octobre 1753, il est question du testament que Joseph Alexandre a fait notarié le 2 août 1753 à Saint-Domingue. Joseph Alexandre Peuvret serait donc décédé entre le 2 août et le 15 octobre 1753.

[7] La mère de Marie-Anne et de Joseph Alexandre Peuvret, Marie-Anne Gautier, avait épousé Claude-Charles Dutisné en deuxièmes noces, avec lequel elle eut trois fils. La demoiselle Dutisné dont il est question dans la lettre est probablement une fille issue d’un de ces trois demi-frères.

[8] Galette à base de farine de manioc.

[9] Sorte de rhum antillais.

Voir en ligne : http://blogues.banq.qc.ca/instantan...